Vous pouvez écrire à l'instinct, suivre votre imaginaire et votre sensibilité au hasard et voir où ils vous mènent. Il n'y a pas de problème avec ça si vous êtes à l'aise avec le fait d'avoir des résultats imprévisibles et irréguliers avec votre écriture.
Si vous voulez développer une pratique durable, nourrie par des publications régulières, vous devez ajouter une couche d'intentionnalité dans votre travail. C'est-à-dire décider ce que vous voulez faire et écrire de sorte à avancer dans cette direction.
Trouver l'intention du texte : une direction déjà à l'œuvre
L'intention, c'est une direction que l'on sent dans le texte. Elle existe sans que l'on en ait conscience. C'est comme un courant qui emporte à la fois nos idées, notre imaginaire et nos mots.
L'intention, il ne faut pas la comprendre comme le fait que vous vouliez dire ou écrire quelque chose avant d'écrire, mais comme le fait que le texte (et je mets dans texte à la fois les mots et ce qu'ils racontent) va naturellement quelque part.
Mais si c'est le cas, pourquoi revenir dessus ? Si le texte va naturellement quelque part, est-ce qu'il ne suffirait pas de le laisser sortir et se dire "voilà, c'est fait" ?
Je compare le phénomène de production d'un texte à la construction d'une pensée en parlant.
Souvent, quand nous prenons la parole, nous ne savons pas ce que nous allons exprimer ni comment nous allons l'exprimer. Nous ajustons notre parole en temps réel, corrigeons nos mots et nos idées. Nous bafouillons, nous interrompons nos phrases, nous disons "ce n'est pas exactement ce que je voulais dire", et nous reformulons.
Ce qui arrive, c'est que nous entendons notre pensée et que nous comprenons qu'elle va quelque part et en même temps nous sommes en mesure de sentir si les mots que nous employons sont les meilleurs pour cette pensée à ce moment-là.
C'est la même chose dans l'écriture d'un texte.
Nous partons d'une vague intuition que quelque chose veut s'exprimer.
Nous écrivons et en écrivant, nous percevons avec plus de précision ce que nous voulons écrire. Autant au niveau du contenu que de la forme.
Cela signifie que le premier texte qui sort est rempli d'approximation, de fausses pistes, d'essais infructueux, d'embranchements que nous n'avons pas empruntés, d'embryons de formes ou d'idées prometteuses que nous n'avons pas développées...
Il faut donc, sur la base du texte, construire une intention.
Quand l’intention devient nécessaire
Si la première rencontre avec le texte peut être intuitive, à partir du moment où vous décidez que ce texte sera autre chose qu'une exploration ludique n'étant destinée qu'à vous, la question de l'intention s'invite dans le travail créatif.
Dès l'instant où vous choisissez de "faire quelque chose" du texte, vous vous demandez "oui, mais quoi ?"
Faire quelque chose du texte (exemples)
- le transformer en histoire pour une nouvelle ou un roman
- le montrer à quelqu'un, ce qui est la première manière de publier un texte
- l'utiliser pour développer une pensée
- le prendre comme point de départ pour un personnage que vous utiliserez plus tard dans un projet plus vaste
- le transformer en forme littéraire autonome, comme un poème ou un fragment
- ...
Mais en faire quoi ?
C'est là que l'intention prend une forme plus précise.
Vous devez choisir un rythme, une atmosphère, une tonalité littéraire, un sens, un format, une forme.
Soit vous avancez en tâtonnant dans l'attente de "sentir" que vous y êtes, que vous avez enlevé ou ajouté ce qu'il fallait pour amener le texte là où il vous semble juste.
Soit vous ajoutez une dose de décision consciente et cherchez à mettre des mots ou des images sur votre intuition.
L'intention, si je devais la définir, c'est la mise en conscience des éléments qui composent notre intuition du texte en devenir.
Autrement dit : si vous êtes capable de sentir qu'il manque quelque chose à votre texte pour qu'il soit abouti, vous êtes en mesure de nommer précisément ce qu'il manque.
Ce n'est pas un travail facile, de passer de l'intuition à sa verbalisation, mais c'est un travail nécessaire si vous voulez travailler efficacement.
Soyons clairs : le travail créatif c'est une traversée nocturne d'une forêt dans le brouillard. Vous aurez quelques moments où la brume se dissipera, mais la majeure partie du travail se fera à l'aveugle.
Si vous ne voulez pas vous perdre, vous avez intérêt à vous donner le maximum de repères possibles.
La vision globale de votre projet vous indique le Nord. C'est la formulation dans les grandes lignes : "j'écris un roman historique sur les femmes inventrices au XIXe siècle" ou "je fais un recueil de fragments sur la Charente, son présent et son Histoire" ou "j'écris une romance psychédélique qui se passe dans les milieux alternatifs en 1969".
Si cette vision globale vous aide à garder une direction à peu près stable tout au long du projet, elle ne vous aide pas super au jour le jour, quand vous devez prendre des décisions comme quelles actions se déroulent dans vos scènes, ou la réaction de votre protagoniste face à la réplique inattendue de son adjuvant au milieu de votre acte 2, ou la manière de décrire la pièce où se trouvent vos personnages quand ils apprennent que leurs efforts les ont menés à l'échec.
Pour prendre ces décisions, vous devez vous donner d'autres repères.
"Mais ça veut dire que je dois intellectualiser mon texte ?"
C'est là que l'idée d'une intention commence à faire des nœuds dans la tête des auteurs.
S'il faut donner des intentions, est-ce que ça veut dire qu'il faut penser le texte ?
Et si je suis un auteur hyper intuitif, qui suit ses idées sans vraiment y avoir réfléchi ?
L'intention est dans le texte quoiqu'il en soit. Comme la fibre du bois dans une planche, ou le courant d'un ruisseau, ou le grain d'une pierre, ou... vous avez saisi l'idée.
Il ne s'agit pas d'inventer ni d'ajouter une couche mentale au texte, mais de découvrir ou de déceler ce qui est déjà là.
Si vous prêtez attention à votre perception du texte, vous sentirez que vous êtes déjà en mesure de pointer plusieurs des directions que vous avez envie de suivre et de celles qui ne vous intéressent pas pour ce texte.
C'est sur ces directions que vous allez mettre soit des mots, soit des images ou des couleurs, des sons, des parfums, des références artistiques.
Une intention ne prend pas forcément une tournure académique. Vous pouvez tout à fait dire : "je veux que mon texte soit orange avec des reflets néon" ou "je verrais bien une atmosphère à la Mike Figgis", ou "je crois que c'est une histoire punk avec des personnages baroques", "je veux exprimer la poésie du matin qui se lève".
Mais vous pouvez tout aussi bien être plus technique et dire "au midpoint, ma protagoniste s'engage dans la poursuite de son besoin de reconnaissance, qui fait écho à la tonalité initiatique du roman et donne une nouvelle dynamique à ma thématique sur la maternité".
La seule règle c'est que l'intention que vous formulez vous aide à prendre de meilleures décisions d'écriture.
C'est quoi, une "meilleure décision d'écriture" ?
Écrire un livre, c'est constamment décider quoi écrire, comment, et quoi couper.
À chaque instant, soit vous ajoutez un mot, soit vous en retirez un.
Qu'est-ce qui vous permet de faire l'un ou l'autre ?
Votre intention.
C'est-à-dire la forme qui vous fera dire : "ok, mon texte est abouti".
Une "meilleure décision", c'est donc à la fois une décision mieux éclairée par une intention mieux définie ; et une décision qui vous rapproche de l'état final du texte.
Une moins bonne décision, à l'inverse, c'est une décision que vous prenez au pif et/ou une décision qui ne vous rapproche pas de l'état final que vous désirez pour votre texte.
Nous sommes plus satisfaits lorsque nous avons le sentiment de prendre des décisions dont nous percevons les enjeux et dont nous sentons qu'elles nous rapprochent de la version souhaitée pour notre texte.
Réussir à formuler des intentions plus claires et prendre de meilleures décisions se travaille. C'est par la pratique et l'entraînement que vous vous habituerez à mieux identifier et formuler vos intentions et à mieux vous appuyer sur elles pour avancer dans votre projet.
Formuler une intention est une manière de se donner des repères dans l'incertitude. Elle ne précède pas l'écriture mais éclaire vos décisions de réécriture.
No Comments.